1.1 Les personnages

Les personnages chez Jim Jarmusch jouent un rôle très important. Il écrit ses films en fonction des personnages. Il s'intéresse à des personnages qu'il trouve attachants, il les décrit, leur fabrique une vie et à partir de ce moment, il commence à penser à la structure de son film. En travaillant ses personnages, il sait souvent qui va les incarner., il fabrique même ses personnages avec et selon le comédien qui va les interpréter.

Deux ans avant de tourner Stranger than Paradise, Jim Jarmusch avait eu l'idée avec John Lurie de faire un film avec deux personnages masculins, mais avec une histoire différente. Puis, il a rencontré Ezster Balint. Voulant faire un film avec Ezster comme actrice, il a repris le personnage de Lurie sur lequel ils avaient déjà travaillé et a changé l'histoire pour inclure le personnage d'Eva.

Quand j'ai écrit l'histoire, je savais qui seraient les acteurs, si un acteur avait changé, l'histoire aurait changé aussi. Les acteurs sont des amis, je les connais très bien, j'ai passé beaucoup de temps avec Richard et Ezster pour les connaître mieux, pour connaître la meilleure façon de communiquer avec eux, pour les diriger. Je connaissais John depuis longtemps, c'est un ami intime."[8]
Il construit donc son intrigue autour de personnages. En fonction de leur caractère et de leurs aptitudes à vivre ensemble naissent des situations que Jarmusch va exploiter et développer.

Ses films sont composés de personnages principaux, de personnages annexes - souvent incarnant des femmes et de personnages de référence. Toutes ces possibilités vont offrir à Jarmusch de quoi peindre ces caractères avec précision.

1.1.1 Les personnages principaux

Les personnages principaux sont les figures du film. Ce sont les personnages avec lesquels, Jarmusch dit ce qu'il a à dire. La plupart de ses personnages principaux sont des hommes qui ne choisissent pas leur direction, ils sont ballottés de toutes parts par les autres.

1.1.1.1 Un premier personnage errant

Dans Permanent Vacation, son premier personnage, Alloysious Parker joué par Chris Parker est un personnage lucide. C'est lui qui agit, et ne se laisse influencer par personne. Il est solitaire. C'est le seul personnage qui choisit son avenir. Il est maître de ses actes. C'est un personnage qui va s'effacer devant les autres personnages. Comme si c'était directement Jarmusch qui se mettait en scène, alors que dans les autres ce sont des personnages qui traduisent ce que veux dire le réalisateur avec ses jeux relationnels. Il explique pourquoi il est en permanent vacation

… un personnage déraciné…

Après, dans Stranger than Paradise, Jarmusch a un personnage principal : Willie, Hongrois qui est venu vivre à New York. Il ne se considère plus comme un membre de sa famille. Il s'est expatrié, il est déraciné. Il n'est plus rien. Il n'a plus d'identité. Il vit seul dans une chambre d'environ 15 mètres carrés, dans laquelle il reste à regarder la télévision. Il ne fait rien de ses journées, si ce n'est, une fois de temps en temps, aller jouer aux courses pour gagner un peu d'argent. Cet enfermement et cette passivité, le pousse à se renfermer sur lui. Il vit seul, et n'a pas l'habitude que l'on vienne interférer dans son espace. Il devient égoïste et intransigeant. Il n'a de respect pour personne, même pas pour lui-même. Sa vie est totalement vide de sens, il n'en fait rien, il n'a pas de projets, pas de but, pas de rêves. Ou plutôt ses rêves restent à l'état de rêves. Ils n'imagine pas avoir la force ni la volonté d'aller un jour les concrétiser, … à quoi bon. C'est sa cousine qui va éveiller chez lui un semblant de force pour essayer de sortir de sa routine. Mais ce n'est que l'illusion d'un instant. Il part avec son ami Eddy et se retrouve dans le même cas de figure que lorsqu'il était chez lui. Il regarde la télévision et mange des TV-Diner (Plateaux TV). Il ne prend en compte que son propre avis, ses désirs à lui. Il n'a de considération pour rien. Il pense qu'il va suffire d'offrir une robe si moche soit-elle pour faire plaisir à Eva. Il ne se pose aucune questions : Eva porte-t-elle des robes ? celle-ci lui plaira-t-elle ?

Il n'hésite pas, à laisser seule chez lui, dans un endroit trop petit, sa cousine qui ne rêve que de sortir de ce trou. Il la laisse comme un objet trop encombrant. Il ne la considère pas encore comme un individu mais comme quelque chose qui lui a été confié et qui le gène plus qu'autre chose. Son néant l'oblige a être "tyrannique et très présent. Il est "méchant". Il prouve son existence non pas dans ce qu'il fait car il ne fait rien mais dans le plaisir qu'il a de commander et d'imposer son bon vouloir, quel qu'il soit, aux autres. Eddy a beau insister, tenter de le ramener à la raison, de le rendre plus humain, son avis ne compte pas. Eddy va le laisser faire et partir avec lui aux courses en abandonnant Eva.

… un personnage pour mettre en valeur le personnage principal…

Eddy est vraiment là pour mettre en évidence les défauts, les caractéristiques du personnage de Willie. Quand ils sont tous les deux à Cleveland, ils partent marcher. C'est à ce moment que Eddy fait la remarque qu'il s'ennuie et qu'il voudrait rentrer. Rien ne les retient. Ils ne font rien, n'ont rien projeté. Willie pourrait approuver et dire qu'ils partent tout de suite, ou juste le lendemain, à la place de s'exécuter et d'écouter Eddy, il lui dit qu'ils ne partiront que deux ou trois jours plus tard : même quand Eddy traduit sa pensée, il veut avoir prise sur la décision qu'ils prennent.

C'est cette fierté qu'il a de vouloir tout contrôler qui le force a ne pas s'adapter aux nouvelles situations. Où qu'il soit, quoi qu'il fasse, il ne change pas. Cette situation de base dans laquelle il se met, de ne faire que regarder la télévision et aller aux courses, ne le met jamais dans une situation difficile qu'il ne saurait contrôler.

Le fait qu'il joue aux courses aussi lui permet, où qu'il soit de subvenir à ses besoins. Les aléas de la course rappellent les aléas des voyages. Soit cela se passe bien soit les personnes que l'on rencontre sont de mauvaises rencontres. Il ne possède que de l'argent. il n'a pas de cœur. Lorsqu'il perd son argent, il perd son cœur. Il est blessé. Comme lorsque l'on fait une mauvaise rencontre.

… des personnages caractéristiques de l'œuvre de Jarmusch…

Dans Down by Law, il y a trois personnages principaux, mais la structure des personnages est plus compliquée. Pour porter ces personnages principaux, pour faciliter leur mise en scène et la révélation de leurs caractères, Jarmusch se sert de personnages secondaires. Nous parlerons de cela dans le chapitre suivant, "les femmes".

Les trois personnages principaux, Jack, Zack et Roberto sont emprisonnés. Jack[9] et Zack[10], sont prisonniers de leur "petite vie". Ils ont tous les deux un travail avec ses hauts et ses bas et une femme qui les estiment, qui les aiment. Ils restent dans le bas de la hiérarchie car ils n'ont pas confiance en eux. Leurs femmes veulent qu'ils aillent plus loin, qu'ils se dépassent. Ils ne s'en sentent pas capables. Ils n'en n'ont pas le tempérament. Ils ne demandent rien de plus que ce qu'ils ont, mais leurs femmes sont un peu plus exigeantes. Elles vont les pousser à agir. Ce n'est tellement pas dans leur tempérament, qu'ils vont sauter sur la première occasion pour fuir. Nous ne savons pas grand chose sur le passé de Roberto si ce n'est qu'il était joueur de cartes, et un assez moyen tricheur. Lui est prisonnier de sa crédulité, de sa méconnaissance de l'anglais.

Comme avec Roberto, le personnage de Dead Man , Bill Blake est dans une situation similaire. Il vit le déracinement car il part vers l'ouest encore sauvage. Il quitte Cleveland pour recommencer une nouvelle vie au fin fond des Etats-Unis. Il est prisonnier de la naïveté de son regard par rapport aux spectacles sauvages et violents qui se déroulent devant lui. Il est dépassé par les évènements. Il ne se rend pas bien compte de ce qui se passe, qu'il a tout laissé tomber pour rien : il n'est pas embauché et se retrouve dans une ville, perdu au terminus de la ligne de chemin de fer. Rapidement il perd la vie pour une raison qui est plutôt floue pour lui. Il était, sans le savoir, avec la fiancée du fils de l'homme qui ne l'a pas embauché(Fel! Hittar inte referenskälla., p.Fel! Bokmärket är inte definierat.). Malheureux de la réaction de cette fille, l'homme tire sur Blake. Mais la fille le protége et prend la balle qui malgré tout la traverse et vient se loger dans la poitrine de Bill. Sans réfléchir, il riposte et tue l'homme. Tout est allé trop vite et la mort est très lente. Son corps est une enveloppe qui tient pour quelques heures, une âme perdue.

… deux personnages en miroir…

Jack et Zack sont deux personnages miroirs. Ils vont vivre la même expérience. Ils vont être ébranlés dans leur passivité quotidienne par leurs femmes qui vont les pousser à agir.

Ils ont la même volonté de ne faire que ce qu'ils veulent. Ce qu'ils font, ils le font bien, mais ne cherchent pas la promotion sociale. Ils ont tous les deux une petite amie qui ne supporte plus de les voir sans ambition. Un autre élément très important, ce sont leur noms.

Pour le cinéaste, le nom est très important. il représente l'identité, thème qui lui est cher. Jack et Zack ont deux noms, analogues.

Jack est un petit proxénète qui ne pense qu'à passer son temps dans des plaisirs immédiats, sans volonté de construire quoi que ce soit. Il ne cherche pas à s'enrichir, ni à faire plaisir à sa "petite amie". Il se contente de jouer aux cartes avec ses copains et de perdre tout l'argent que "ses filles" lui rapportent.

Zack est un bon Disc-Jockey, un peu bourru, qui se fait systématiquement renvoyer des radios à cause de son comportement, de sa fierté. Au début du film, Zack se fait jeter hors de chez lui. C'est ce qui justifie qu'il boive et donc qu'il cède à un ancien ami à lui, un malfaiteur. Au début il refuse l'affaire que son "ami" lui propose, mais finalement, par désespoir, accepte. Il doit conduire une voiture d'un endroit à un autre.

Nos deux personnages principaux font attention à leur apparence. Jack est habillé avec un pantalon en flanelle noir, une chemise et une cravate, Zack est habillé avec un pantalon à carreaux écossais avec des bretelles, un tee-shirt et a des chaussures auxquelles il tient plus que tout.

Nous avons donc, deux fois le même personnage avec sa fierté, son petit côté bandit qui fait très attention à son apparence. Ils sont tous les deux confrontés à une situation conflictuelle qui les force à réagir et cela les mène à quitter leur quotidien. C'est ça qui va les mener en prison.

La rencontre de Jack et Zack, deux personnages miroirs va fournir des éléments riches, à la fois en refus de l'autre car chacun est trop fier pour s'abaisser à avoir de l'amitié pour l'autre, et aussi, en "chaleur humaine", car une fois que les barrières sont brisées, finalement, ils ne peuvent que s'apprécier.

Des rapports de force vont s'établir dans cette cellule où ces trois hommes vont se retrouver. Je vais décrire précisément comment chaque personnage marque son territoire et comment chacun va réagir à l'arrivée de l'autre. Cette configuration est très intéressante dans les rapports, que ces gens analogues pour certains et aux antipodes pour d'autres, peuvent entretenir.

C'est Zack qui s'installe en prison en premier. Lors de la première rencontre, Zack provoque Jack qui ne se démonte pas. Il s'impose et ne se laisse pas intimider par le geste de barrière de Zack. Il va jusqu'à son lit et y pose son matelas. Les rapports entre eux deux sont tendus, ils se cherchent querelle continuellement et vont jusqu'à refuser la présence de l'autre. Zack est plus faible et ne supporte pas l'idée d'être en prison. Il rejette complètement le fait d'être entre ses quatre murs. Il délire et dit : "les murs ne sont pas là, le sol n'est pas là, les barreaux ne sont pas là, rien n'est vraiment là". Il tient un compte du nombre de jours d'enfermement. Cela a un effet néfaste sur son psychisme. Bien qu'il refuse l'enfermement, le fait de compter les jours lui confirme sa non liberté. Ils vont trouver un terrain d'entente. Le premier contact est évidemment très dur. Ils sont tous les deux fiers et jouent les caïds. Ils ne doivent pas montrer leurs peurs, leurs faiblesses, à l'autre.

Sur le principe de la composition de personnages en miroirs, nous avons le couple de Japonais de Mystery Train. Je dirais qu'ils forment un couple par excellence. Ils ne sont qu'une seule et même personne. Ils s'équilibrent parfaitement. Elle, est excentrique et lui est plutôt impassible. Ils ont tous les deux la même volonté d'aller de l'avant. Ils viennent pour visiter Memphis, pour aller sur les traces de leur idole, Elvis Presley. Ils n'ont visiblement pas la même motivation en ce qui concerne la recherche d'Elvis. L'un s'intéresse à sa musique, l'autre au personnage. Il n'y en a pas un qui domine l'autre. L'un propose, l'autre refuse et finalement cède, et ainsi de suite. Ils portent ensemble la valise. Comme des siamois, ils parcourent la ville.

… une cohabitation forcée…

Dans Down by law, Jarmusch contraint Jack et Zack à vivre ensemble, sans échappatoires ni pour l'un ni pour l'autre. Mais le temps passe et la cohabitation se fait de plus en plus obligatoire. Comme ils ne peuvent parler l'un avec l'autre, ils vont parler d'eux mêmes. Jack va parler de ce qu'il voudrait avoir en sortant de prison. Il rêve d'une limousine, de luxe, de filles. Zack, lui, va avoir plus de mal à parler. C'est Jack qui va le pousser à parler. Il va le pousser en le provoquant. Il lui demande d'abord ce qu'il pouvait bien faire avant d'être ici. Zack ne répond pas. Jack le provoque en lui disant qu'il devait être éboueur. C'est pour répondre à cette "attaque" que Zack dit finalement qu'il était DJ. Pour le prouver, Jack insiste pour que Zack fasse un "show" : il "fait la météo". Il parle du temps froid, de vacanciers sur les routes, d'accident prés de l'aéroport. Autant de choses qui lui sont interdites. Voyager, prendre des vacances, mais aussi une chose aussi simple que de se préoccuper du temps qu'il fait. Zack est fragile et se cache derrière son apparence, derrière son micro. Il ne relève aucun "combat". Même la provocation envers Jack ne dure pas longtemps. Il veut impressionner mais c'est lui qui est le plus impressionné. Comme pour les radios, il préfère partir que de relever l'attaque. Jack a un moral plus fort, son outil pour résister à l'épreuve de la prison est une brosse à dent. Il continue à faire attention à sa présentation. Mais l'angoisse de Zack ne tarde pas à déteindre sur lui. Ils finissent par se battre. Ce sont autant d'éléments qui justifient leur mal être et montrent la manière dont ils supportent la prison. C'est cette vision de leur "intérieur", au-delà du fait qu'ils sont en prison et que normalement, ils ont cette volonté de ne plus être enfermés, qui va nous faire ressentir cette sensibilité à fleur de peau, la prison n'est pas pour eux parce qu'ils sont innocents.

… des personnages prisonniers de leurs caractères…

Les deux personnages, Jack et Zack, où qu'ils soient, sont prisonniers d'eux-mêmes. Ils sont prisonniers de leur fierté, de leur complaisance. Ils rêvent de grands projets, mais ne s'en donnent pas les moyens. Roberto, lui est un personnage plus simple qui vit dans les poèmes et les westerns américains. Le mettre dans une pièce close va forcément le faire réagir. C'est comme mettre de l'eau dans une casserole brûlante. L'eau va s'évaporer. Roberto ne se retrouve pas dans son élément et devra s'en extraire. Comme mettre deux personnages comme Jack et Zack dans une pièce close, mettre Roberto dans une cellule est une expérience "scientifique", sociologique intéressante.

Ils se retrouvent un peu l'un dans l'autre. Maintenant que l'équilibre est fait entre eux deux, plus rien ne peut arriver. Ils s'entraident à supporter la prison et iront jusqu'au bout. Jarmusch fait donc intervenir un troisième personnage, Roberto, complètement à l'opposé des deux premiers.

… un doux rêveur…

Roberto est un "doux dingue" optimiste, qui a une passion pour les films d'action américains et les poèmes de Walt Whitman et de Robert Frost. Ce dernier est attaché au sol de la Nouvelle Angleterre, aux paysages nets et rudes. Il est, sous l'influence de Whitman, considéré comme le plus grand poète américain. "Son inspiration […] ne se sépare pas d'une reconnaissance constante de l'autre, anonyme, et d'une aptitude à chanter tous lieux et toutes choses."[11] Un peu comme Roberto qui tente tant bien que mal de communiquer, d'essayer d'échanger des mots avec ses deux compagnons de cellule qui s'évertuent à ne pas parler. On sent qu'il pourrait vivre toutes les situations les plus dramatiques avec la même naïveté, la même joie de vivre.

La première apparition de Roberto est dans le premier quart du film, au moment où Zack est désespéré et chante seul dans la rue, ivre, dans les poubelles. Roberto entre donc en bord de cadre et dit à Zack : "It's a sad and beautiful world" (Le monde est triste et beau). La pureté du personnage fait que lorsque Zack lui dit "Casse-toi", Roberto, ne comprenant pas l'anglais, imagine une gentillesse et remercie Zack. Celui-ci le renvoie, à nouveau, avec un geste à l'appui, Roberto se tourne alors et note dans son carnet de la nouvelle expression, dans un contexte non approprié. On peut penser qu'il refuse d'imaginer que l'on puisse être malveillant à son égard. Il disparaît donc comme il est venu. Il s'éclipse en bord de cadre. Nous ne le retrouverons que dans la prison. Dans cette première rencontre entre Zack et Roberto, les rapports sont assez distants. Roberto essaye de communiquer avec Zack qui n'est pas d'une humeur très réceptive. Il n'y a pas d'agressivité, mais la conversation ne peut pas s'engager. Ils ne sont pas prêts l'un et l'autre pour communiquer correctement ensemble. Zack est très triste et préfère rester seul, il ne veut pas voir Roberto et encore moins son ancien voyou d'ami à cause duquel il est en prison. Il veut rester seul. Roberto, lui est encore incapable de tenir une conversation en anglais.

… une figure qui rompt l'équilibre…

Roberto est Italien et ne parle pas anglais. Il a déjà comme différence la nationalité et la langue anglaise qu'il ne maîtrise pas. Il tient un petit carnet sur lequel il note des phrases, des expressions toutes faites, qu'il a entendues et dont la sonorité et la musicalité des mots l'ont séduits. C'est son point faible. Quand il est désemparé, il sort ce carnet et trouve une phrase qui pourrait exprimer sa pensée. Cela crée un décalage étrange car le sens de la phrase est parfaitement dans la situation, mais la phrase, elle, sortie de son contexte initial, n'a pas de sens. Nous pourrions nous dire que deux être diamétralement opposés s'équilibrent, mais la difficulté que pose le réalisateur c'est qu'il y a déjà un couple qui s'équilibre. Il va devoir s'insérer dans une micro société. Le fait qu'il soit différent d'eux ne va rien arranger. Pourtant, la pureté et la naïveté de Roberto va être un atout majeur à son insertion dans ce microcosme.

Roberto arrive dans la cellule à un moment très fort pour Jack et Zack. Ils ont eu le temps d'apprendre à se connaître, tout du moins à savoir qui ils sont dans la vie et maintenant ils craquent. Ils se battent et la scission est revenue. Ils sont face à face comme un seul personnage devant une glace, ils n'osent pas se regarder. Mais le fait d'avoir vécu cela va les lier encore plus face au troisième personnage qui arrive. Cela leur donne une histoire, un passé commun que Roberto n'a pas. Le contre poids va être que Roberto, lui, a vraiment tué.

Il arrive donc dans la cellule comme pour souder Zack et Jack, qui viennent de se battre. Ce n'est pas une relation tripartite qui va se dérouler, mais bien un duel Jack, Zack / Roberto. Quand Roberto arrive dans la cellule, il ne peut faire face. Il se retrouve devant deux hommes qui ont le visage abîmé et qui le fixent avec insistance. Roberto regarde dans son carnet pour dire : "if a look can kill, I am a dead man" (si un regard peut tuer, je suis un homme mort). Il ne va pas essayer d'affronter ces regards et pose son matelas par terre. Il est désemparé. Il cherche une issue. Plusieurs fois, il se retourne vers la porte de la cellule. La phrase qu'il dit rompt le silence et les regards décrochent.

Le lapsus de Roberto de se tromper systématiquement de nom pour appeler Zack ou Jack, renforce l'idée que Jack et Zack sont une unique et même personne. Dans cette situation, un rapport à trois est plus intéressant. Les rapports de force ne sont pas dus aux caractères des personnages qui contrediraient leur fragilité mais est aidé par le nombre 3. Jarmusch met donc deux personnages qui jouent le même rôle mais qui se renforcent l'un l'autre.

… un meneur d'homme…

Malgré l'aspect fragile de Roberto, il va s'avérer qu'il va prendre le dessus de la situation. Il va commencer à s'improviser meneur lors d'une partie de carte. Jack, content de gagner émet un son qu'il définit comme étant un cri. Le mot cri fait réagir Roberto qui sort son carnet et y trouve une phrase, un jeu de mots autour du mot cri. "I scream, you scream, we all scream for ice cream" (Je crie, tu cries, nous crions au "gueuleton"). Ils reprennent cette phrase en cœur, de plus en plus fort, puis se lèvent et entreprennent une sorte de danse indienne en rond jusqu'à ce que toute la prison reprenne la phrase, à la limite de l'émeute. Cette action rebelle est le point de départ de leur union.

Par leur manque d'ambition, leur laisser aller, Jack et Zack n'imaginent pas d'échappatoires et ne cherchent pas de solution pour fuir. Aussi, le fait qu'ils soient "innocents", ne leur donne pas cette hargne de vouloir s'évader. Pour eux, ils n'ont rien à se reprocher, ils pensent donc inconsciemment qu'ils vont être libérés. C'est Roberto qui va prendre les choses en main. Avec toute son imagination et son besoin de profiter de la vie, toute la poésie qu'il a dans la tête et surtout qu'il n'a plus rien à perdre, va trouver une solution pour fuir de cette prison.

Il va commencer par dessiner une fenêtre. C'est un message très fort. Il dessine une ouverture sur le monde. C'est une sorte de "veduta". La "veduta" c'est la fenêtre ouverte sur le monde que l'on retrouve dans certains tableaux de la Renaissance.

Dans les premiers temps, l'espace représenté dans le tableau apparaît comme un cube, volume clos dont la quatrième paroi serait transparente, constituant une scène dont le peintre et nous (qui occupons approximativement sa place) sommes les spectateurs". […]"Plus tard, d'autres "fenêtres" s'ouvrent en profondeur dans le tableau - les veduta – sur le monde des hommes et de la nature : paysages, horizons s'inscrivent dans le lointain.[12]
C'est sans doute cette veduta que Roberto dessine sur le mur. L'espace est clos comme un cube. Le cadre de Jim Jarmusch se présente comme une scène de tableau et le désir d'avoir une ouverture sur le monde, un moyen de sortir de ce cube. Cette percée est bien pour les acteurs de la scène, mais aussi pour le réalisateur, comme pour le peintre de la renaissance, à qui cela permet de laisser supposer que dehors, est un monde meilleur.

Par ce dessin, ils disent qu'ils doivent sortir. Ils ont besoin de s'évader. C'est d'autant plus fort que quelques jours plus tard, Roberto annonce un plan d'évasion, comme dans un de ces films de prison qu'il a en tête. Il va les faire sortir de prison.

… une évasion réussie…

Une fois dehors, les trois hommes sont poursuivis par les chiens de garde. Ils sont fugitifs. Ils ont réussi à fuir de la prison, et maintenant, ils ont un autre obstacle à surmonter. Au début du film, ils fuyaient déjà leur femme, ils n'ont pas réussi à faire face à leur mauvaises fréquentations, maintenant ils ne doivent plus s'arrêter. Le premier soir, ils n'entendent plus les chiens. Ils ont semé leurs poursuivants. Mais il n'y a pas d'issues possibles. Ils sont dans des marécages plutôt hostiles, où les serpents et les alligators font la loi. Ils sont entourés d'eau, mais elle est tout sauf un moyen de communication. Au début, ils sont dans de la vase dans laquelle ils marchent difficilement. Au moment où, pour semer leurs poursuivants ils se retrouvent confrontés à un bras de rivière un peu conséquent, nous apprenons que Roberto ne sait pas nager. Jack et Zack partent, laissant Roberto à son propre sort. Une minute passe, Roberto inhibé par la peur, ne bouge pas. C'est alors que Jack et Zack ayant fait demi-tour viennent rechercher leur libérateur. Roberto encore une fois a réussi à souder le groupe autour de lui. Jarmusch soulève le thème de la solidarité en vue d'un monde meilleur.

Ils trouvent un bateau qui aurait dû les faire sortir du marécage, mais ils se perdent et tournent en rond. Au bout d'un moment, l'embarcation prend l'eau et oblige nos héros à regagner le rivage. En marchant un peu le long de l'eau, ils trouvent une petite cabane. Ils pensent y trouver refuge mais elle est quasiment vide. Y sont disposés deux lits superposés, exactement comme dans leur ancienne cellule. Il semble qu'ils soient à nouveau emprisonnés, prisonniers de ces marécages. Ils n'ont pas d'issue. Tous les efforts qu'ils font sont inutiles, réduits à néant. Dès qu'ils font quelque chose pour s'en sortir, l'action se retourne contre eux. Ils ne se découragent pas. Cette fois, ils doivent s'en sortir l'union faisant la force.

Le soir venu, Roberto part cherche de quoi manger dans la forêt. C'est encore lui qui subvient aux besoins du trio. Pris de panique de peur de ne jamais arriver à sortir vivant de ces marécages, Jack et Zack se disputent, se battent et se séparent laissant Roberto. A son retour Roberto est inquiet de ne pas trouver Jack et Zack. Il les appelle comme un petit garçon qui ne sait plus où il est. Finalement, Jack et Zack reviennent sur leur pas, affamés et se jettent sur le lapin que Roberto a chassé et cuisiné. Le binôme Jack et Zack est parti au même moment et réapparaissent de manière symétrique au même moment. L'un par la droite, l'autre par la gauche. Ils ne se quittent jamais dans la narration tout est parfaitement équilibré. Le temps qui leur est imparti est identique. Cela renforce la similitude entre les deux personnages et donne à l'ensemble du film un rythme ponctué comme les codas d'une chanson.

Le voyage, l'errance va naître non pas du film ou du scénario, mais bien des personnages. Le thème du voyage, de la fuite est inhérent au mal être de ses personnages et à leur besoin de se chercher, de retrouver leur identité.

… un personnage pas comme les autres…

Le personnage principal de Dead Man, Blake, est un personnage pas comme les autres. Autant les autres films étaient des films sur un personnage, autant celui là est plus général dans son message. C'est un film sur l'Amérique. Jarmusch définit Blake comme une feuille de papier sur laquelle tout le monde écrit, le cinéaste en premier.

Dans Dead Man, Jarmusch se sert de Bill Blake, non pas pour traiter la psychologie d'un personnage, mais bien pour parler de la violence aux Etats Unis. "La violence n'est pas propagée de la musique rap ou du cinéma", nous dit Jim Jarmusch, "Ils y sont liés. L'Amérique est un pays qui s'est bâti sur la violence et sur un génocide. Combien d'indiens ont été tués en Amérique du nord ? Je crois qu'il y a eu vingt cinq millions de victimes. Voilà c'est ça l'Amérique. C'est cette violence".

Il peint tous les clichés américains à travers les rencontres de Blake. Il rencontre le chef d'entreprise tyrannique et vengeur, le jeune noir qui se retrouve sans famille, délinquant, l'indien compliqué, le prêtre sectaire…

Blake n'a pas vraiment de caractère. Il est à la fois craintif, quand il arrive dans la ville, autoritaire, quand il demande à voir Dickinson, téméraire car il va voir Dickinson, timide quand il ose à peine aborder la vendeuse de roses en papier. Il ne ressent pas la peur de mourir, il n'a pas d'appréhension à mourir. C'est typiquement cette feuille blanche qui laisse libre ceux qui veulent écrire. Les rencontres vont être des prétextes à la présence et la mise en scène de différents personnages que nous avons déjà cités. Bill Blake s'efface non seulement en mourant, mais aussi en perdant son nom. Quand Nobody lui demande comment il s'appelle. Bien qu'il ait répondu Bill Blake, Nobody l'appellera William Blake[13] en souvenir du poète Américain. Bill n'ira pas à l'encontre de cette initiative. Jarmusch et Bill Blake sont proches du poète dans ses écrits et dans ses motivations. Comme Jarmusch, William Blake s'interroge sur la société et se soulève contre la théologie. Bill Blake est l'incarnation des deux écrivains.

… des personnages symboliques…

La violence est matérialisée par les trois tueurs à gage qui cherchent Blake : Un adolescent noir, un adulte bavard et sournois et un quinquagénaire schizophrène. Ils deviennent les personnages principaux dans le sens où ce sont eux qui ont la parole, qui transmettent la voix du réalisateur, en passant par Bill Blake. Le jeune noir représente une jeunesse américaine. Une génération qui n'a pas eu de jeunesse justement. Il a perdu ses parents et se retrouve dans la rue avec des armes. Il veut faire comme ceux que l'on voit dans les journaux. Les seules stars des westerns, ceux dont on connaît la réputation à travers tout les Etats-Unis sont ces tueurs qui font des massacres. On n'entend pas parler de ceux qui ont une vie difficile, qui travaillent dur pour élever leur bétail. Les journaux et les murs des villes sont couverts par les portraits des tueurs qui sont recherchés par la justice. Les deux autres tueurs sont à peu près de la même génération.

… "Personne" aide Blake à mourir…

Nobody est l'âme qui va accompagner Blake à la mort(Fel! Hittar inte referenskälla., p.Fel! Bokmärket är inte definierat.). C'est "personne". Blake ne le comprend pas. Il ne comprend pas ce qui lui arrive, ni qui est cet indien qui l'accompagne, ni pourquoi il l'accompagne. mais Nobody sait exactement ce qui se passe. Il maîtrise parfaitement les événements et va faire qu'ils se déroulent conformément à un plan qu'il a élaboré. Au début, il essaye de sauver Bill Blake mais quand il se rend compte que la balle est trop loin dans le torse, trop près du cœur, il connaît le destin de Blake. Il voit sur le visage de Blake la mort. Au moment de non retour, il voit le squelette de Blake se sur-impressionner sur son visage. Il lui dessine alors les peintures rituelles de l'accompagnement à la mort.

Comme sa conscience, Nobody va dicter à Blake la manière dont il va devoir agir. Blake va pouvoir se défendre. Nobody est comme la voie du réalisateur et dicte les gestes qu'il doit avoir, la violence qu'il doit exprimer.

Blake apprend à mourir. Il n'a plus le temps. Il doit se faire justice seul et ne plus attendre que le temps arrange les choses. Il doit tuer ce qui va à l'encontre de ce qu'il juge bien pour lui. Je détaillerais cet aspect plus tard, dans l'engagement de Jarmusch.

1.1.2 Les femmes

La femme joue un rôle clef. Le personnage en lui-même n'est pas toujours très développé comme dans Permanent Vacation, mais est un facteur déterminant pour tous ces hommes qui errent dans leur vie. C'est d'elles que toutes les actions partent. c'est par elles que tout arrive. Dans tous les films, elles sont le catalyseur qui va pousser les hommes à agir. Soit en les poussant à bout, soit en les faisant prendre conscience de leur médiocrité. Le premier film de Jim Jarmusch annonce l'importance qu'il va donner à la femme.

… les femmes de Permanent Vacation…

Dans ce premier film il y a deux types de femmes et cela est particulier à Permanent Vacation : la femme qui joue un rôle dans l'avenir immédiat du personnage comme sa petite amie, un rapport immédiat qui le fait réagir dans l'instant et la femme qui y joue un rôle indirect comme les femmes qu'il croise. Je commence par les femmes qui ont un rôle différent de celles des autres films, à savoir, celles qui ont un rôle indirect.

Allie passe voir sa mère à l'hôpital psychiatrique. Cette femme est étrangement atteinte psychologiquement. Elle ne reconnaît presque pas Allie, son fils, mais j'ai le sentiment qu'elle n'est pas malade. J'ai l'impression qu'elle joue la comédie. Qu'elle fait semblant d'être folle parce que c'est plus facile à vivre. Il y a moins de choses à assumer. Elle a un problème psychologique conscient et sans doute contrôlable. C'est donc par lâcheté, à la suite de la disparition du père qu'elle s'est mise délibérément dans cet état.

A un autre moment, il passe dans une rue où une espagnole en pleurs, parle toute seule. Allie en a peur et s'en va sans demander son reste. Les femmes sont des personnages qui marquent. Elles ne laissent pas un sentiment mitigé. Soit la femme est totalement passive et dégage une envie violente de ne pas rester dans cette non vie, soit elles sont folles ou ont coupé le lien avec le monde et nous poussent à nous y raccrocher, soit encore, elles sont très actives et nous donnent cette envie de les fuir parce que l'on juge qu'elles ont une trop haute opinion de nous-mêmes.

Ces femmes, Allie ne fait que les croiser. Même sa petite amie. Quand il rentre chez lui après plusieurs jours, il la retrouve. Elle commençait à s'impatienter sérieusement. Elle n'existe pas. Il met de la musique, danse, mais cela ne la fait pas réagir. Elle reste cloîtrée chez elle alors que Allie a besoin de partir, de rencontrer des gens. Ils ne s'échangent pas beaucoup de paroles. Elle joue le même rôle que les femmes de Down by Law ou Stranger than Paradise, mais en négatif. Elle donne l'envie à Allie de partir, non pas parce qu'elle demande trop de lui mais parce que justement, elle ne demande rien. Il a besoin de se chercher donc de rencontrer des gens.

… les femmes comme objets de convoitise…

Dans Stranger than Paradise, par contre, la femme va être un objet de convoitise que les hommes vont suivre. Cette femme c'est Eva, cousine de Willie. Elle arrive de Pologne. Elle est très mal reçue. Mais plus le temps passe, plus Willie commence à l'apprécier. elle a une très grande faculté d'adaptation. Elle se rend vite compte qu'elle va devoir se débrouiller toute seule, elle apprend à voler, et sait "amadouer" Willie. Elle lui achète ses plats favoris, lui fait le ménage. Il n'a aucune gratitude pour elle. Elle essaie de s'intéresser à un match de football, demande les règles pour comprendre, et il ne fait aucun effort pour qu'elle comprenne. Mais il se rend compte, que comme lui c'est une exilée. Du fait de son lien de parenté, il ne tombe pas amoureux mais va finir par se prendre d'une grande affection à son égard. Est-ce que c'est parce que c'est une femme et que, par "réflexe" il se sent attiré, ou veut la protéger ? Est-ce que c'est par naïveté qu'il lui offre une robe au rabais ? Est-ce que finalement il ne la trouve pas si ennuyeuse que ce qu'il pensait ? Ou tout simplement, voit-il en elle une femme qui pourrait potentiellement le prendre en charge ? Elle lui a fait des courses, volé tout ce qu'il préfère, fait le ménage…C'est à sa poursuite que Willie et Eddy vont partir pour Cleveland. Ils la suivent deux fois. La première fois il n'en résulte pas grand chose, ils restent eux mêmes, même à l'autre bout de l'Amérique, la deuxième fois par contre, Willie se retrouve dans un avion pour Budapest. Par inadvertance (?) il tombe sur l'opportunité de se racheter auprès de sa famille ? il ne supportait pas le déracinement.

… les femmes comme éléments déclencheurs…

Dans Down by Law, les femmes déclenchent les éléments dramatiques qui lancent l'intrigue du film. Les deux femmes ont le même caractère. Elles expriment de manières différentes leurs exaspérations vis à vis de l'attitude de leur conjoint, mais elles ressentent la même chose. L'une s'énerve et crie, pleure, l'autre rit et joue en pointant une arme sur lui alors qu'il lui tourne le dos pour se regarder dans un miroir. Comme les deux hommes, leurs femmes sont des personnages miroirs. Elles veulent le meilleur pour leurs hommes, mais elles voudraient aussi qu'ils laissent leur fierté et qu'ils s'occupent un peu plus d'elles. Au début du film, elles craquent et font une scène de ménage.

Dans Dead Man, nous avons deux femmes.

La première, celle qu'il quitte, a d'autres projets. Il ne part sûrement pas parce qu'elle a d'autres projets comme il le dit, mais simplement parce qu'elle l'a quitté. Il veut oublier, changer de vie.

L'autre femme, qui joue un rôle plus direct dans le déroulement est encore une autre déclinaison du rôle déclencheur de la femme. Cette fois, elle n'est ni passive, ni attirante, ni très active, elle est un peu les trois à la fois. Elle est passive dans le sens où ce n'est pas à son initiative qu'il va faire ce voyage vers l'inconnu : ils se sont juste rencontrés, ils se sont plu, et il l'a suivi. Elle est donc attirante comme Eva. Elle est très active car elle a un caractère qui lui donne les mots qui vont faire réagir son ancien fiancé. C'est donc à cause de ce caractère et de cette réflexion désobligeante que l'amoureux transi que jouait Gabriel Byrne va se transformer en tueur sans cœur.

Pour Jim Jarmusch les femmes ont ce côté qui pousse les hommes à agir. Elles maternent leurs concubins, incapables de se prendre en charge. Elles tendent à les sortir de leur égocentrisme mais ce n'est pas toujours pour le mieux de leur existence. Elles les plongent systématiquement dans une impasse. Allie ne trouve rien à New York et ce n'est pas son amie qui va le retenir, il part donc voir du pays à Paris. Willie, en voulant retrouver Eva se retrouve dans un avion pour Budapest, une deuxième chance pour retrouver sa famille et qui sait, peut être son identité… Jack et Zack finissent en prison, s'en échappent et doivent recommencer leur vie, chacun de leur côté.

Dans Mystery Train et dans Night on Earth, le traitement des personnages féminins est un peu différent. Les femmes ne sont pas un complément de leurs concubins. Elle deviennent des personnages à part entière. Il n'y a que le couple de Japonais, où la femme et l'homme interagissent l'un sur l'autre mais comme nous l'avons vu ce sont une seule et même personne.

Dans Mystery Train comme dans Night on Earth, le sujet n'est pas tant les personnages qu'un essai sur le temps et sur le rapprochement des cultures.

Nous retrouvons chez Mizoguchi ce traitement des personnages. Il s'applique beaucoup à faire une critique sociale et à avoir un certain réalisme psychologique : il met en scène des personnages de différentes classes sociales comme des patrons et des employés et les fait agir les uns avec les autres. Avec les sœurs de Gion, Mizoguchi joue avec deux sœurs geishas qui ont une vision différente de la manière dont elles doivent agir avec les hommes dont elles vivent. Il fait une déclinaison, comme Jarmusch le fait dans Night on Earth, d'une même situation et de la manière dont elle peut évoluer.

Jarmusch trouve chez Mizoguchi l'inspiration des plans séquences. Mizoguchi se sert du cadre rigide du plan séquence pour y enfermer ses héroïnes, Jarmusch laisse respirer ses scènes, évoluer ses personnages.

Mizoguchi s'attarde beaucoup plus à la condition de la femme que Jarmusch. Elles sont les personnages principaux pour le réalisateur Japonais, qu'elles soient salariées ou geishas, elles sont destinées à subir la tyrannie masculine. Jarmusch les met à une place importante dans le scénario mais ne les dévoilent pas toujours sous leur meilleurs cotés. Les femmes bien qu'elles soient importante dans la vie de ces hommes, elles sont soit hystériques, soit totalement passives, soit provocatrices, soit des filles faciles. La seule mère que Jarmusch mette en scène c'est celle d'Allie et elle est folle. Pouvons-nous interpréter cela comme étant, pour Jim Jarmusch, un complexe d'Œdipe qui se serait mal passé?


1.2 Pourquoi partir ?

Les personnages décrits dans les films de Jim Jarmusch ont des conditions de vies assez médiocres. Qu'est-ce qui peut pousser quelqu'un à partir ? Les personnages de Jarmusch sont mal. Ils ne sont pas forcément mal dans leur peau, mais plutôt ils sont mal dans leurs vies. Ils ont besoin de se retrouver. Ils doivent perdre leurs repères mal posés pour mieux se retrouver. Le voyage qui nous construit comme nous pouvons le retrouver chez de multiples cinéastes comme Wim Wenders, Théo Angelopulos, Tony Gatlif où les personnages partent à la recherche de quelque chose, du passé pour en fait tout simplement se retrouver soi-même. Jarmusch va le traiter de manière plus violente. Le voyage va se transformer en fuite. Ils vont se fuir, eux et leur entourage, ces repères qui polluent leurs existences.

Dans Permanent Vacation Allie Parker est parti de chez lui car sa mère est devenue folle. Elle le reconnaît à peine. Il n'a donc plus aucune attache. Il est donc voué à errer. A force d’errer et de rencontrer des gens, il se lasse de rater ces rencontres et décide de partir encore plus loin. Chaque rencontre le fait fuir plus loin. Les gens qu'il rencontre ne partagent pas. Ils ne font que donner et se refusent à écouter. Ils ont chacun leur petite histoire et ne se soucient pas si leur interlocuteur est intéressé. A un point que, même si Parker part, ils continuent leur histoire.

Le premier son de Down by Law que l'on entend après l'introduction est le son d'une sirène de police. Cela nous fait pressentir que plane au dessus des têtes de nos deux personnages Jack et Zack une épée de Damoclès. On ressent l'angoisse, la détresse. Les personnages que l'on va nous montrer ne sont pas bien là où ils sont. Ils ont besoin de s'enfuir, de partir loin de leur femme.

Le premier volet de Stranger than Paradise, The New World est tourné chez John Lurie. Un petit studio où la cuisine et la chambre sont dans la même pièce. C'est une pièce trop petite pour lui et encore plus petit pour deux.

Le personnage de Lurie vit dans cette chambre. Il y passe le plus clair de son temps. Il n'y fait que regarder la télévision et manger des plateaux télé parce que c'est déjà préparé. Il ne sort que pour aller aux courses de chevaux avec son seul et unique ami, Eddy. Il ne se passe donc rien de passionnant pour Willie dans cette cellule. Il végète et passe le temps. Le problème c'est que ne rien faire ne peut rien engendrer d'autre que de ne rien faire. C'est un cercle vicieux, plus on ne fait rien et moins on a envie de faire quelque chose. Il va donc falloir beaucoup de temps pour que Willie et Eddy se décident à partir pour rejoindre Eva. Ils montent un coup pour jouer au poker et gagner beaucoup d'argent. Nous comprenons qu'ils rencontrent séparément les même partenaires pour qu'ils organisent une partie sans savoir que Willy et Eddy se connaissent. Ils jouent donc et trichent. Au moment où la supercherie commence à se voir, ils sortent ensemble avec tout leur argent et partent en courant. C'est à l'issue de cette partie miraculeuse qu'il décident de louer une voiture et de partir rejoindre Eva à Cleveland.

A ce moment là, ils ont quelque chose d'humain. nous pensons qu'ils vont bien s'entendre avec Eva, que tout va changer pour eux. Une fois à Cleveland, tout le monde est content de se retrouver. Eva confie qu'elle ne souhaite qu'une chose c'est de partir de cet endroit où elle est serveuse. Malheureusement, malgré le désir pressant d'Eva de partir, les deux voyageurs restent cloîtrés chez tante Lottie. Il n'y a rien à faire, Willie regarde la télévision et Eddy s'acharne à essayer de gagner une partie de carte contre la tante de Willie. Ils n'ont pas la moindre curiosité. Eddy commence à en avoir assez de rester sans rien faire et demande à partir. Ce n'est que le dernier jour qu'ils vont voir le lac Erié. Eva espérait de leur retrouvailles qu'ils l'emmènent ailleurs, Eddy espérait voir du pays, Willie attendait plus de chaleur de la part d'Eva, mais la présence de Billy gâcha tout(Fel! Hittar inte referenskälla., p.Fel! Bokmärket är inte definierat.). Il aura fallu attendre qu'ils soient sur le chemin du retour pour se rendre compte qu'ils leur restait presque autant d'argent que quand ils sont partis et de décider de prendre Eva pour prolonger leur voyage. Eva ne se fait pas prier.

… pourquoi partons-nous en voyage ? …

Chacun a sa raison pour partir de l'endroit où il est. Chacun a sa raison et tout le monde part ensemble. Le problème c'est souvent dans les voyages que les gens perdent leurs repères, ne retrouvent plus leur habitudes. Ici, le problème ne se pose pas. Willie et Eddy ont pour seule habitude d'aller aux courses pour "faire" de l'argent. Ils n'ont pas de repères. Ils sont vides de cette substance. Le problème qui se pose est donc ailleurs. Le problème est justement dans le fait que chacun ne part pas pour la même raison. Tout le monde n'attendait pas la même chose du voyage. Willie partait pour Cleveland pour montrer qu'il pouvait avoir une attention pour quelqu'un d'autre que sa propre personne. Eddy, lui, partait pour respirer, voir du pays. Il attendait beaucoup de ce voyage. Il partait aussi parce que Willie lui proposait de partir. Eva elle partira parce que l'endroit dans lequel elle vit ne lui convenait pas. Comme dans Down by Law, elle va s'en sortir et changer de vie.

… pourquoi partir ?…

Les personnages sont des personnages qui ne se posent pas beaucoup de questions. Même Blake qui va mourir et ne comprend rien à ce que peut lui dire Nobody ne pose pas beaucoup de questions. Pourquoi donc partir ? Jarmusch a une réflexion qui revient à trois reprises. Cette réflexion c'est que finalement, où qu'on aille, quoi qu'on fasse, les villes se ressemblent. La première fois que cette réflexion apparaît dans un de ses film c'est dans Stranger than Paradise. Une fois qu'ils sont à Cleveland, ils s'ennuient. A l'occasion d'une promenade à marcher sur la neige, Eddy dit : "c'est drôle : tu arrives dans un endroit nouveau et pourtant c'est pareil"(Fel! Hittar inte referenskälla., p.Fel! Bokmärket är inte definierat.). La deuxième fois, c'est dans Down by Law : ils arrivent à s'échapper de prison et l'endroit dans lequel ils se réfugient pour passer la nuit, c'est une petite cabane clone de leur cellule. Dans Dead Man, Nobody raconte comment il a été enlevé. Il raconte qu'il a été emprisonné vers l'est, en Europe. Ce qui l'a frappé c'est : "à chaque étape, je ne sais pas comment ils faisaient, mais les blancs avaient installés leur peuple dans la nouvelle ville. Dans chaque ville il y avais les même blancs que dans la précédente". Quels sont ces voyages où l'on reste si loin des gens qu'ils paraissent être tous les mêmes ? Quels sont ces voyage où l'on reste tellement renfermé sur soi-même que les villes paraissent toutes les mêmes ? Quels sont plutôt ces gens qui voyagent sans se rendre compte de ce qu'ils voient et entendent ? Ce sont des fugueurs égocentriques ou encore des prisonniers derrières des barreaux. C'est une métaphore des gens qui restent hermétiques au pays dans lequel ils sont. Ils ne se mêlent pas à la culture. Le premier dénonce le caractère des ces gens-là en les associant aux personnages du film, Eddy et Willie, le deuxième en les mettant dans une cage, comme s'ils étaient aveuglés par leur enferment, paralysés derrière des barreaux.


1.3 Le voyage et ses rencontres

Lorsque les personnages de Jim Jarmusch voyagent, ils sont amenés à faire des rencontres. Ces rencontres vont ponctuer les voyages de chacun. Celui qui voyage est comme une feuille qui tombe. Elle est déviée par le vent, elle va à droite, à gauche, parce qu'elle rencontre des déplacements d'air, mais cela ne la gêne pas dans sa chute. ça la fait changer de sens mais pas de direction. Blake de Dead Man est qualifié par Jarmusch de feuille blanche sur laquelle tous le monde écrit. Le voyage est enrichissant si celui qui part est transparent. Il faut se laisser imprégner par les autres.

… des rencontres qui n'aboutissent pas…

Les rencontres que vivent les personnages de Mystery Train, de Night on Earth, ou encore, Aloysious Parker dans Permanent Vacation, sont des rencontres qui les touchent, mais au moment où cela peut devenir intense, au moment où la relation peut marcher, ils se séparent. Toutes les relations que Jarmusch raconte sont des rencontres ratées.

… des rencontres dans un taxi de nuit…

Le film de Jim Jarmusch principalement axé sur la rencontre est Night on Earth. Le principe du scénario est comme dans Mystery Train, de traiter des actions simultanées sur les cinq continents, dans cinq pays différents avec cinq langues différentes. Les langues ne vont pas interagir comme dans les autre films, mais les personnes de la même culture, ou tout du moins de la même ville, vont se rencontrer à l'occasion d'un trajet en taxi. Ces rencontres vont à chaque fois marquer les deux parties mais cela ne restera qu'une course en taxi. La course se finit et le moment formidable ou terrible, le moment extrême que ces gens ont passé ensemble se termine aussi. Toutes ces actions ont beau se passer au même moment sur la terre, elle sont décalées dans le temps. Les personnages ne vivent pas sur le même continent et donc dans le même fuseau horaire. Le temps de cette course de taxi, ils vont donc se rencontrer. Le déplacement en taxi est un mini-voyage. C'est le partage d'un moment avec quelqu'un, dans un espace qui n'est pas le nôtre, d'un déplacement d'un endroit à un autre. Vont se croiser respectivement, une directrice de casting et une jeune garçon manqué, un New-Yorkais hispanique, sa sœur et un Russe, un ivoirien et une aveugle, un zoophile incestueux et un séminariste et des amis d'un ouvrier qui a tout perdu et d'un homme stérile qui a perdu un enfant.

…pourquoi provoquer des rencontres ?…

Aloysious est d'abord chez lui où sa petite amie l'attend à longueur de journées. Elle ne fait rien. Cette relation est donc sans intérêt. Cette fille, personnage que nous avons vu dans le chapitre des femmes, ne supporte plus, visiblement, les pérégrinations de Allie. Ils n'existent pas l'un pour l'autre. Elle parle, il danse et tout se passe comme si rien n'arrivait. Il danse et elle n'y prête pas attention. Il sort et retourne sur le lieu d'un soit disant ancien champ de bataille. Cela semble être un terrain abandonné, où l'imagination, reconstitue vite une guerre. Il semble que c'est là où il habitait, et qu'il a dû partir rapidement avec sa famille pour une raison qui n'est pas précisée. Il y rencontre un soit disant militaire. Il ressemble plus à un clochard traumatisé qui vit dans ces ruines. Il y vit comme s'il vivait sur un champ de bataille. Il se croit sur le front. On entend des bruits d'explosions.

La deuxième personne qu'il rencontre est une femme également traumatisée. C'est une femme qui pleure sur le pas d'une porte. Elle parle seule, a demi vêtue. Quand elle voit Allie qui passe en la regardant, elle prend peur et le chasse.

Allie, en marchant, rencontre John Lurie. Il est saxophoniste et lui demande quel morceau il veut qu'il interprète. Il y a un échange dans le sens où John Lurie demande à Allie ce qu'il veut entendre ; Allie ne lui demande pas un air en particulier, il lui demande "un air qui bouge". Puis il part sans écouter. La dernière rencontre qu'il fait est une sorte d'effet miroir. Il rencontre un jeune parisien qui vient à New York alors que lui, new-yorkais, part pour Paris.

… cinq voyages "à la Jarmusch"…

Night on Earth est un film à part. C'est une déclinaison de personnages. Les personnages n'ont pas cette volonté de voyager, de partir loin de là où ils sont, loin de là où ils ont leur souvenirs, ils sont juste en transit, un micro-voyage avec quelqu'un qu'ils ne connaissaient pas et qu'ils ne reverront sans doute jamais. Mais si ce film existe, c'est bien par la rencontre de deux ou trois personnes, comme elle pourrait se passer dans un départ en voyage. Les situations sont toutes les mêmes, seuls les personnages changent. Comme dans Mystery Train, les personnages ne veulent pas spécialement voyager comme dans les autres films, mais ils sont mis dans une situation de transit, de déplacement qui les mènent à rencontrer des gens.

Comme un exercice de style, le cinéaste se réalise dans son expression la plus chère. Il met en scène des personnages et comme une expérience de chimie, les différents "ingrédients" sont mis dans un taxi et la caméra, témoin, observe ce qui se passe. Les cinq parties sont moralisatrices. Je tirerais la morale que l'on peut en dégager.

… Los Angeles : une directrice de casting et le profil d'une actrice…

La première partie se passe à Los Angeles. C'est un face à face entre Winona Ryder et Gena Rowlands. Gena Rowlands est directrice de casting et va tomber sur l'actrice qu'il lui faut, Winona Rider est chauffeur de taxi et va révéler sa passion. Les personnages sont d'abord rapidement mis en place. Ils sont très clairs, ils n'ont pas de réelle profondeur. Ils sont clairs dans le sens ou leur psychologie n'est pas très étoffée. Ce sont des personnages qui sont ce qu'ils paraissent. Ils n'existent que par leur attitudes ou par ce qu'ils disent contrairement aux personnages de Down by Law par exemple qui existent aussi par ce qu'ils pensent, ce qu'ils sont vraiment, et non pas seulement par ce qu'ils paraissent. (la durée du film Down by law et la séquence avec Rowlands et Rider ne sont pas les mêmes). Tous les clichés sont là. Winona a un langage populaire, elle est habillée avec des vêtements trop grands, elle a du cambouis sur le visage. Elle mâche un chewing-gum. Elle reste très simple et ouverte. Elle n'hésite pas à donner le bottin qui lui sert pour se surélever pour voir la route, ou proposer un chewing-gum à sa passagère. Elle ira jusqu'à confier sa passion la plus profonde et expliquer très clairement son choix.

Gena Rowlands est aussi très schématique. Elle est souvent au téléphone avec le réalisateur qui fait la description de la fille qu'il voudrait. Cette description correspond parfaitement à ce que paraît Winona Rider. Gena Rowlands voit donc en elle le rôle tant recherché par le réalisateur. Pour tout le monde, aussi bien Gena que le public, l'affaire est classée. Les spectateurs attendent avec impatience que Gena se rende compte que l'actrice qu'elle cherche est devant elle et quand elle s'en rend compte, elle fait un petit sourire de victoire. Mais à l'annonce de la nouvelle, Winona Rider reste de glace. Son rêve le plus cher est de devenir mécano et l'avenir que lui promet Gena ne l'intéresse pas du tout. Cette proposition qui aurait fait rêver plus d'une personne ne fait pas le poids face à la passion que Winona possède pour la mécanique.

Cette première partie relate donc une anecdote qui vise à dire que les rêves des uns ne sont pas forcément les rêves des autres, si beau soient-ils. Le voyage fait se croiser différentes classes sociales, différents univers, dont les barrières habituelles de la société sont brisées par le fait qu'elles partagent la même chose au même endroit, au même moment.

… New York : un new-yorkais qui fait le clown et un clown Russe qui fait le taxi…

La deuxième partie se passe à New York. C'est la ville fétiche de Jarmusch. Un immigré Russe qui parle à peine anglais travaille comme chauffeur de taxi. Le problème c'est qu'il ne sait pas conduire. Il va donc, sous les conseils du passager, lui laisser le volant. Chacun prend la place de l'autre. L'Américain a beau se moquer du Russe, il a beau vouloir marquer la barrière qui les sépare, il n'y parviens pas. Ils ne sont pas différents, ni dans leurs noms, ni dans la manière dont ils sont habillés. Ils sont sans doute différents dans leur culture et dans la manière dont ils voient le monde qui les entoure. L'un est un New-Yorkais averti, parfaitement à l'aise dans la ville, l'autre, Russe, ignorant tout de cette ville, est prêt à accepter un poste de chauffeur de taxi sans même savoir conduire.

Nous retrouvons le déraciné qui se confronte cette fois à un autochtone. Ce dernier veut marquer une différence entre lui et le clown - chauffeur de taxi, alors que tout semble les rapprocher. Les cultures se mélangent comme souvent chez Jarmusch et les hommes se ressemblent, au point où ne savons plus qui est le chauffeur de taxi.

Pour faire tomber la barrière des cultures, Jarmusch se sert de tout ce qui peut caractériser ces deux personnages au premier abord : leurs apparences (leurs chapeaux sont identiques), leurs noms (tout aussi ridicules l'un que l'autre – Yoyo et Helmut), mais aussi leurs personnalités (le russe est un ancien clown mais paraît introverti alors que le new-yorkais est totalement extraverti et passe son temps à rire et faire des plaisanteries)

… Paris : une aveugle et un ivoirien…

Le début de la séquence Parisienne se passe entre Isaac de Bankolé et trois hommes d'affaires noirs. Le véhicule d'Isaac est très petit, et les trois hommes se sont tassés à l'arrière. Ils ont d'abord cette volonté de ne pas se mélanger. Contrairement à Yoyo et Helmut à New York, ils marquent la différence. Ils se moquent de collègues qui sont de différents pays d'Afrique. Ils en arrivent à demander à Isaac d'où il vient. Quand il répond qu'il est ivoirien, ils se moquent de lui. Isaac en a assez des propos racistes que ces trois noirs peuvent avoir envers d'autres noirs, de leur manière de parler fort. Isaac stop le véhicule et les force à sortir. Jarmusch nous montre la dérision du racisme. Le racisme ne se limite pas à la couleur de la peau mais va jusqu'à mettre en exergue cette situation paradoxale où un noir va dénigrer un autre noir.

Dans la course suivante, Isaac va prendre une aveugle[14]. La situation est plus ou moins inversée avec la précédente. N'ayant jamais rencontré d'aveugle, Isaac va avoir plusieurs questions qui vont être assez mal reçue par Béatrice Dalle. Elle qui se bat tous les jours pour se faire accepter, pour s'insérer dans une société qui n'est pas encore adaptée à cet handicap, elle se retrouve face à quelqu'un qui va marquer les différences et les barrières qui peuvent séparer un aveugle du monde qui les entoure. Elle répond un peu violemment mais très simplement qu'elle vit comme tout le monde avec des perceptions différentes : elle est comme tout le monde, se promène comme tout le monde, va même au cinéma mais perçoit le monde différemment, un peu comme les deux clowns de New York vus dans une scène précédemment.

Jarmusch aborde encore ce thème que bien que nous ayons tous des perceptions différentes du monde, que nous soyons pas tous issus de la même classe sociale, de la même culture, nous sommes complémentaires et pas si différents que nous voulons bien le croire.

…Rome : l'homme d'église et l'homme qui la méprise…

Nous retrouvons Roberto Benigni dans le rôle d'un chauffeur de taxi anarchiste. Il ne respecte aucune règle. Il conduit certes, la nuit avec ses lunettes de soleil mais surtout, ne respecte pas les signalisations routières et encore moins l'église et les interdits moraux. Il insiste, contre la volonté du prêtre, pour se confesser. Il commence par raconter ses aventures avec la femme de son frère et va jusqu'à confesser des relations sexuelles avec une chèvre "très douce, très gentille". Ces "exploits" amoureux sont trop d'émotions pour ce prêtre cardiaque. La conduite effrénée de Roberto empêche le prêtre de prendre ses pilules pour se calmer ce qui lui est fatal.

Cette rencontre vise à donner les positions de Jarmusch sur l'église. D'un coté nous avons un prêtre qui refuse d'écouter les confessions d'un homme et de l'autre, un homme qui raconte avec un naturel des relations abominables. Vu le personnage, il est évident que le réalisateur se moque de l'église et de la confession. Sous prétexte que l'on se confesse, que l'on se déplace jusqu'à la "maison de Dieu", nous sommes pardonnés des pires atrocités.

… Helsinki : quatre hommes et un malheur…

A Helsinki, la rencontre se fait entre trois hommes et le chauffeur de taxi. Dans les trois hommes, l'un vient de tout perdre : il vient de se faire renvoyer de son travail, en rentrant chez lui il voit que la voiture qu'il vient d'acheter s'est faite complètement détruire par des voyous et quand il est enfin arrivé chez lui, déprimé il apprend que sa femme veut le quitter. Les deux autres l'accompagnent. Quand ils se font ramener chez eux en taxi, ils sont ivres. Le malheureux est presque inconscient. Il dort sur le trajet. La conversation va tourner autour des malheurs de cet homme et du chauffeur. Une fois que la curiosité du chauffeur sur l'état du malheureux était satisfaite, il commence à raconter le malheur de sa vie. Lui et sa femme n'arrivaient pas à avoir d'enfants. Après avoir consulter plusieurs médecins, sa femme tombe enceinte. L'enfant naît mais ne vît que deux semaines.

En écoutant son histoire les deux amis se mettent à pleurer. Ils jugent que la tristesse du chauffeur est infiniment plus grande que celle de leur ami et le laissent sur le trottoir. Ils jugent que le chauffeur est plus à plaindre et que la tristesse de leur ami devient indécente. Qui sera le plus malheureux ?

Dans ces rencontres, quand quelqu'un a un malheur ou une histoire triste qui lui est arrivée, comme par jalousie ou par fierté d'avoir subit un moment plus dur que les autres, chacun raconte son histoire. Nous ne pouvons pas mettre la peine de quelqu'un devant celle d'un autre. Il n'y a pas de degrés de tristesse. C'est ridicule de vouloir que l'on nous plaigne plus nous qu'un autre. Chacun se crée son propre malheur.

… une rencontre entre Jarmusch et Neil Young…

Avec The Year of the Horse, Jarmusch fait son premier documentaire. Il est fait à la manière de ses films. Il filme la tournée de 1996 aux Etats-Unis et en Europe. Certains éléments datent de 1976 et de 1986. Jarmusch se retrouve dans la configuration du Road-movie.

Neil Young est en tournée à travers l'Europe, les Etats Unis. Il les suit, partage des moments avec eux. Nous retrouvons l'idée de simultanéité de Night on Earth et de Mystery Train. Le film est basé sur la trame d'un concert de 1996. Nous voyons Neil Young et son groupe les Crazy Horse interpréter plusieurs chansons. Ces chansons sont entrecoupées de scènes d'eux plus jeunes, en 1976 où il manquent de mettre le feu à une chambre d'hôtel, puis plus tard lors d'autres concerts. Nous voyons donc toute l'évolution du groupe non pas dans son rapport avec le succès car ils n'ont à la vue du documentaire pas changé, mais dans leur rapport avec le temps : ils ont vieilli.

Ces images, qui coupent le concert auquel on assiste, sont comme des réminiscences des moments qu'ils ont passé ensemble. Comme un personnage qui voit sa vie défiler avant de mourir. Jay Rabinowitz, le monteur de Jarmusch va jusqu'à monter en parallèle des images de Neil Young qui chante Like a Hurricane lors d'un concert en 76 et des images de Neil Young qui chante la même chanson en 96. Le temps qui est passé se révèle sous nos yeux. La musique est à l'identique, éternel succès, mais l'homme vieilli. Dans les interviews les quatre hommes font une sorte de bilan de leur carrière. The Year of the Horse : Pourquoi ce titre ? The Crazy Horse a eu des années bien glorieuses ! n'y en aura-t-il plus ? The Year of the Horse, parce que c'est la dernière ? A travers cette rencontre Jarmusch reprend les thèmes qui lui sont chers : la religion, le temps, les amis et la musique. C'est un voyage à travers le temps qu'il entreprend avec Neil Young et les Crazy Horse.


1.4 L'engagement de Jarmusch

A travers son étude sur les personnages Jim Jarmusch a des concepts récurrents : la religion, le déracinement, la drogue, la littérature et plus récemment, la violence, la mort. Ce sont autant de thèmes sur lesquels est fondée la société Américaine. "mes films parlent de l'Amérique. je suis américain, même si je ne crois pas beaucoup aux notions de frontières, de territoires, de périodes historiques"[15]. Il prend systématiquement à contre pieds toutes les valeurs américaines. Il dit non à la drogue, non au tabac, non à Dieu et à toute valeur Catholique.

… non à la Chrétienté…

Il a renoncé à la religion catholique à l'age de 11 ans quand on lui a dit que les animaux n'avaient pas d'âme[16]. Depuis il fuit toute spiritualité occidentale et s'en retourne vers les pensées orientales. Il est plus sensible au bouddhisme. Il défend la pensée qui ne met pas l'homme au centre de l'univers. "Il y a plein d'éléments – les arbres, les roches, animaux – qui n'ont été fait ni par ni pour l'homme et qui font pourtant partie de ce grand tout qu'est l'univers"[17]. Cela le place prés de la nature et le rend plus à l'écoute du monde qui l'entoure et des gens qui y évoluent. Cela explique pourquoi il enraye toutes les pulsions de mort qui sont pourtant tellement banalisées par nos sociétés. Par ailleurs son non à la Chrétienté est un refus de suprématie, de totalitarisme et d'une pensée unique. Les religions sont souvent sources de conflits.

… Non à la drogue…

Dans Down by Law, le personnage que joue John Lurie est enclin à toucher à la drogue. Il est proxénète, c'est un milieu autour duquel gravite beaucoup ce genre commerce. Mais Jarmusch en a fait un non consommateur. Cela renforce son personnage dans son décalage avec ce qu'il devrait être. Il n'est pas violent, pas avide, plutôt gentil, et ne touche pas à la drogue. Il fait ce "métier" pour profiter des bonnes choses de la vie… Le caractère du personnage ressort encore de cet aspect.

… non au tabac…

Les personnages sont des âmes en perdition mais elles restent saines. Toujours dans Down by Law, Jarmusch dit non au tabac. Roberto demande à Zack et Jack une cigarette. Après maints lapsus, il l'obtient mais n'a pas de feu. Personne ne peut lui en donner. Il se retrouve devant cette frustration d'avoir une cigarette et de ne pas pouvoir l'allumer. C'est sur cela que le cinéaste rajoute un décalage vis à vis de la cigarette. Si Roberto tient tellement à fumer, ce n'est pas parce qu'il en a besoin, parce qu'il est dépendant, mais parce que cela l'aide à faire passer son hoquet. Il y a une démystification de la cigarette. C'est un thème que l'on retrouve dans Dead Man.

Tout au long du film, les personnages qui croisent le chemin de Blake lui demandent s'il a du tabac. Il n'en acquiert qu'à la fin du film quand il rentre dans un drugstore tenu par un homme en soutane.

… non aux religieux intransigeants…

C'est Nobody qui entre et parle en premier. Il demande à acheter du tabac, chose que lui refuse le religieux. Quand Blake lui demande à son tour, ce n'est plus pareil. Le ton change et finalement il trouve le tabac tant convoité. Au moment où il le pose sur le comptoir, Blake lui plante un couteau dans la main. Nous avons ici une réaction violente en rapport, à la fois au tabac et aux racisme de certains chrétiens.

Plus tôt dans le film, Jarmusch fait déjà référence à cette distance qu'il prend avec l'église. Blake dans sa fuite est amené à tuer deux marshals lancés à sa poursuite. Il se trouve qu'en tombant, la tête d'un des deux homme viens se poser sur les restes d'un feu de bois qui ne s'était pas consumé totalement. Il en restait des brindilles de bois disposées en cercle de manière concentrique comme les rayons du soleil. Ce profil disposé ainsi sur cette auréole de bois n'est pas sans rappeler les icônes religieuses. Sur ses traces, John Hurt ne peut s'empêcher de s'en faire la réflexion. Sa réaction est d'écraser la boîte crânienne du cadavre. Ce passage est filmé de manière assez crue. Tout est mis en images, il ne laisse pas cours à l'imagination et à l'interprétation. Le message est clair.

Mais ce n'est pas le premier film dans lequel le réalisateur s'en prend au corps religieux. En 1992, dans Night on Earth, le chauffeur de taxi Roberto Benigni s'évertuait déjà à raconter ses exploits sexuels zoophiles et incestueux à un séminariste cardiaque. La conduite et la chaleur en plus, amena l'homme jusqu'au Saint Père.

Un autre exemple de ce thème sur lequel le réalisateur aime bien réagir se trouve dans The Year of the Horse, où on le surprend lisant le Nouveau Testament à voix haute. C'est un prétexte pour pousser Young à faire quelques réflexions sur l'absurdité de ces textes.


Notes

#8 Yann Lardeau. Cahier du cinéma n°366. (1984)

#9 Petit proxénète joué par John Lurie, acteur, musicien compositeur et ami de Jim Jarmusch. Il va jouer dans la plupart de ses films.

#10 D.J. joué par Tom Waits, acteur et musicien compositeur. Il va aussi accompagner Jim en tant qu'acteur dans Coffe and Cigarettes et en tant que compositeur de la musique de ses films sur Night on Earth.

#11 Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse.

#12 "La petite fabrique de l'image" de Jean-Claude Fozza, Anne-Marie Garat et Françoise Parfait aux éditions Magnard.

#13 Il est intéressant de constater que "William Blake (18ème siècle) est un peintre, graveur visionnaire anglais qui composa des recueils de poèmes illustrés d'un genre unique dans la littérature anglaise. Blake y exprime principalement ses doutes sur la perfection humaine et la société. Il condamne la tyrannie sociale politique et théologique de son temps. Non conformiste à l'extrême, il fut en but toute sa vie avec les valeur de l'Angleterre du 18ème siècle. Mystique, il soutient la Révolution française au nom d'une foi libératrice de toutes les oppressions." Encyclopédie Encarta.

#14 Jouée par Béatrice Dalle.

#15 Jim Jarmusch, Télérama n°2558-20 janvier 1999

#16 Ibid.

#17 Ibid.



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