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Introduction


Jim Jarmusch est né en 1953 à Akron dans l'Ohio. Alors qu'il était étudiant, il écrivait des nouvelles de fiction qu'il éditait dans des magazines. Il avait donc une première expérience dans l'écriture d'histoires. Jarmusch a eu une petite "carrière" musicale entre les années 70 et 80 en tant que tromboniste dans le groupe : the Del-Byzanteens.

C'est en allant pendant 9 mois à Paris, qu'il a, découvert autre chose que le cinéma des majors (MGM, Warner,…) : il a pu voir les films qui ne passaient pas dans sa cité industrielle à Akron. A la cinémathèque, il a découvert les films de Mizoguchi, Ozu, Fuller, Godard, Rivette, Fritz Lang, Tourneur, Eustache, Wenders, Pasolini, Franck. Ce sont autant de films, autant de réalisateurs qui l'ont marqué. C'est à la vue de ces films qu'il a décidé d'apprendre le cinéma. Il est alors rentré à la New York University Graduate Film School où il a été admis bien qu'il n'ait réalisé aucun film. Il a donc arrêté la musique pour se consacrer pleinement à la réalisation de films de fiction.

… une carrière prometteuse…

C'est par l'intermédiaire de l'école qu'il a rencontré Nicolas Ray. Jarmusch ne pouvait pas suivre la troisième année pour des raisons financières. Le jour où il annonçait cela à Laslo Benedek, Nicolas Ray était dans la pièce. Ils se sont tout de suite bien entendus. Ray allait enseigner au cours de l'année suivante. Benedek a alors suggéré que Jarmusch devienne l'assistant de Ray pour qu'il puisse gagner de l'argent et ainsi poursuivre ses études. Ray l'a donc pris avec plaisir sous son aile et l'a engagé sur ses films comme assistant. Jarmusch suivait les cours qu'il donnait chez lui.

Ray a beaucoup influencé Jarmusch dans sa manière de travailler, de penser les séquences. La chose la plus importante qu'il ait retenue c'est de "ne penser qu'à la scène en elle-même". Il veut dire par là de travailler une scène en faisant abstraction de ce qui la précède et de ce qui la suit. "Une suite de très bonnes scènes conduit à une bonne histoire"[1], disait-il.

Grâce à Nicolas Ray, il a pu travailler avec Wim Wenders en tant qu'assistant de Production sur Lightning over water / Nick's Movie[2]. Sa carrière était lancée.

Son premier film, est Permanent Vacation. C'est son film de fin d'études. Il n'a pas fini son école car il préférait mettre son argent dans son film. Permanent Vacation , parle d'un adolescent qui ne sait pas trop où il en est, qui ne sait pas trop où il va mais qui est certain que devant lui se dresse son avenir. C'est l'histoire de Jim Jarmusch quand il décide de venir à Paris. C'est son premier film et déjà Jarmusch nous parle de sa vie. Cela laisse présumer, comme chez d'autres cinéastes comme Fellini qui commence par Luci del varietà en 1950, film où il laisse déjà beaucoup transparaître sa personnalité, qu'il va continuer et que ce qu'il nous donne à voir n'est autre qu'une recherche sur soi. Je pense que ce film est une introduction à son œuvre. Un film s'achève sur un voyage à Paris, une œuvre commence.

… un cinéma "psychanalytique"…

Une recherche, comme la philosophie, c'est être en route. C'est avoir des doutes et partir questionner le monde. C'est à la rencontre des autres qu'il doit aller pour se trouver car c'est en allant à la rencontre de cinéastes à Paris qu'il s'est trouvé. C'est donc par le voyage que Jarmusch va psychanalyser ses personnages. Il va leur faire toucher le fond jusqu'à ce qu'ils décident de partir s'ouvrir sur le monde. "On ne fait pas un voyage, c'est le voyage qui nous fait".[3]

… une écriture maîtrisée…

Un film de Jim Jarmusch, commence par un travelling. Le travelling, pour le cinéaste New-Yorkais, c'est avant tout le voyage. Il est parti presque un an en Allemagne sans jamais apprendre un mot d'allemand. Il a un rapport au déracinement, aux confrontations des langues et des cultures qui est vécu. Il est Hongrois et vit aux Etats-Unis, pays fondé sur un mélange culturel.

Jarmusch est un cinéaste qui filme le temps. Il filme le présent et les gens qui y vivent à la manière du documentaire, comme un témoignage sur son époque. Il filme des personnages à la recherche de leur identité, des gens qui ont besoin de prouver qu'ils existent. Le voyage est le seul moyen de combler le vide de leur existence. Chez Wenders des personnages se servent des images comme des photos pour laisser une trace[4], revenir sur ses traces, ou d'images mentales[5] comme les rêves; ceux de Jim Jarmusch voyagent, tout du moins, se déplacent dans l'espace, occupent un espace.

… un cinéma qui touche, un cinéma proche des sentiments…

C'est le cinéma de l'indécision. c'est pour cela aussi que ce cinéma m'intéresse, que je m'en sens proche. Je dis que c'est le cinéma de l'indécision car il filme des personnages perdus qui ne savent pas bien où ils vont ni pourquoi, mais ce qui est sûr c'est qu'ils sont dans une période instable, transitoire, soit à un tournant de leur vie. Ou peut être tout simplement à un tournant qu'ils vont manquer. Ils vont devoir faire des choix. Par contre, Jarmusch sait exactement ce qu'il attend de ses films, ce qu'il veut y mettre.

Il connaît intimement ses acteurs, ils sont ses amis. Jarmusch me touche car c'est un cinéaste sincère. Il filme comme il a envie de filmer, ce qu'il a envie de filmer. Avant Dead man, trois années se sont écoulées avant qu'il ait envie de réaliser. Il n'avait envie de rien dire à ce moment-là. Il ne se sent pas obligé de réaliser des films. Il ne fait un film que lorsqu'il sent qu'il est prêt. C'est un des rares cinéaste indépendants qui a les droits de tous ses films. Cela lui permet de ne pas avoir à laisser le "final-cut" au producteur. Il va chercher l'argent pour ses tournages en Allemagne (ZDF), au Japon (JVC) ou encore en France (Bac Films et Canal Plus) et ne propose les films aux distributeurs Américains qu'une fois finis. Même s'il doit risquer de perdre un distributeur, comme Miramax pour Dead Man, il refuse toutes les modifications que l'on peut lui demander. Il réalise avec ses émotions, prend son temps, ne laisse rien au hasard. Il monte même parfois seul ses films ce qui lui donne une liberté du début jusqu'à la fin. Il fait ce qu'il a dans la tête et rien d'autre. Il produit ses films, possède tous les droits; personne ne peux interférer contre sa volonté, même pas le producteur. Même s'il avait des budgets différents de ceux auxquels il a accès, il ne changerait pas ce qu'il a déjà réalisé(Fel! Hittar inte referenskälla., p.Fel! Bokmärket är inte definierat.). S'il a fait quelque chose, c'est parce que c'est comme ça qu'il le voulait. C'est ce qui nous a valu cette œuvre personnelle très forte.

… une œuvre déjà reconnue…

Tous ses films ont été primés : Permanent vacation obtient le prix Josef von Stengerg au festival de Manheim et le Prix de la Critique à Figuera da Foz au Portugal en 1982; Stranger than Paradise obtient la Caméra d'or à Cannes en 1984 et est nommé meilleur film étranger au Japon en 1986 ; Down by law en 1987, est nommé meilleur film étranger à Amanda en Norvège, à Bodil au Danemark et en Israël ; Mystery Train obtient le Prix de la meilleur contribution artistique à Cannes en 1989 ; Night on Earth reçoit le Grand Prix du meilleur long métrage au festival international du film à Houston en 1992. Pour Dead man Jarmusch a eu le Prix des cinq continents en 1996 au festival du film européen. Il a eu en plus la satisfaction d'avoir la musique de son film composée par Neil Young. A la vue d'un premier montage, le compositeur a d'abord accepté d'en faire la musique, chose que Jarmusch osait à peine espérer. Comme le film a plu à Young, il lui a commandé un documentaire sur lui et les Crazy Horse. Chaque film a eu sa gloire, sa reconnaissance, aussi bien du coté de la critique que de celle du public. Ghost dog n'a pas encore été primé, mais fait l'unanimité des critiques de quotidiens.

… un cinéma vérité ? …

Au delà de ses films, le personnage est quelqu'un de proche, d'humain. Jarmusch est quelqu'un de sensible qui sait peindre nos âmes. Jim Jarmusch dit faire des films "sur la manière dont les gens existent aujourd'hui et au jour le jour"[6]. Les films qu'il réalise, pourraient être pris comme des documentaires sur une certaine classe américaine à une certaine époque, comme A bout de souffle de Jean-Luc Godard.

… un indépendant…

Jarmusch est un cinéaste indépendant. Ses personnages sont des indépendants. Comme des êtres surhumains, en marge de la société, qui n'ont pas tous les besoins que le marché de la consommation nous pousse à convoiter. Mais de fait non, ce ne sont pas des êtres surhumains car justement ils n'ont pas de besoins, pas de perspectives, pas de projets… Ils ont des vies faites de détails mais rien de bien solide. Ils sont donc en marge de la société, indépendants, comme l'auteur.

Il détient les droits de tout ses films, il tourne le dos à Hollywood. Il n'a besoin de personne. Ses acteurs sont ses amis et ses amis font la musique de ses films. L'indépendance est un statut qu'il revendique systématiquement et qui le fait crier haut et fort. Cela commence par la célèbre phrase : "A film by…", phrase de générique anciennement caractéristique des films d'indépendants.

Comme Jarmusch le dit lui-même, les films indépendants ne sont pas des films mineurs qui, s'ils sont distribués et qu'ils plaisent, passeront peut-être un jour du côté d'Hollywood. Les films d'indépendants sont, au contraire, les films de réalisateurs réellement "inspirés" qui préfèrent rester hors des gros circuits de distribution. Ce qu'ils mettent en avant ce sont leurs idées, leurs sentiments propres, et non pas des acquis collectifs moyens, qui plairaient à une plus grande partie de la masse populaire pour faire plus d'entrées. Il réagit d'ailleurs quand il apprend que les producteurs du dernier film de Stanley Kubrick veulent censurer certaines séquences jugées trop violentes. Etre indépendant c'est choisir de rester hors du moule, hors d'un marché, rester maître de la réalisation sans que pour une raison de rentabilité on impose un montage différent. "si le film de Kubrick sort sans avoir été modifié alors on pourra dire que l'on peut couper la tête d'un réalisateur et être sûr qu'il pourra encore passer à l'action suivante sans hésiter"[7].

C'est ça le cinéma de Jarmusch. Les films il les fait pour lui, pour ses amis, parce que ce sont des images et des sons qu'il voit, entend, ressent et qu'il doit les faire partager ; il possède et revendique sa liberté. Il peut donc s'exprimer avec le langage cinématographique non pas comme il l'a appris à l'école, mais comme il le sent et "ce qui ne se fait pas" existe aussi. Il trouve donc son style et une narration originale. L'errance de ses personnages, son temps presque théâtral dont les séquences sont séparées par des noirs comme des entractes, montrent que c'est un cinéma en partie expérimental. Il se trouve que les intuitions de Jarmusch sont bonnes et que les images qu'il a en tête sont suffisamment "universelles", pour que nous puissions nous y identifier. C'est là que le cinéaste nous séduit. Il dresse un portrait, pas forcément flatteur, mais vrai, d'une génération où tout était encore possible.

Cela fait du bien de se voir à travers un vrai miroir et pas à travers un miroir Hollywoodien qui rattrape tous les défauts, qui nous donne à voir seulement ce qui nous ferait plaisir à voir ou à entendre. Entre autres, les films de Jarmusch sont les rares à montrer New York de cette manière. Jarmusch est par ailleurs frappé par la manière dont Rivette montre Paris. Nous pouvons être frappés de voir New York aussi petit, parfois délabré, mais toujours inhabité. Le cinéaste ne cherche jamais à cacher une poubelle, à mettre une belle voiture là où il y en a une qui roule à peine, des gens qui semblent y vivre et n'existent pas. Les figurants passent comme des zombies, sans vie.

Pour faire passer ses sentiments il va donc oser faire de longs plans séquences. Il laisse évoluer ses personnages et se développer leur psychologie. Il ne se contente pas de faire passer des informations pour que le spectateur soit à même de comprendre l'histoire, il traduit des sentiments et c'est en prenant son temps, en passant du temps avec les personnages que l'on apprend à les connaître. Son rapport au temps est en cela très important. Sous la production Hollywoodienne, personne ne se serait risqué à une telle écriture. Si le spectateur cherche de l'action de la vitesse, ce n'est pas chez Jarmusch qu'il va les trouver. Nous ne pouvons pas classer Jarmusch dans le genre narratif non plus. Il ne nous décrit pas des actions, il ne nous décrit même pas les personnages, il nous laisse les découvrir. C'est en cela que Jarmusch est un cinéaste indépendant, un cinéaste expérimental. Il nous donne à apprécier une forme d'écriture différente de ce que nous avons l'habitude de voir.

… des personnages errants…

Ce n'est pas tant le dénouement que la manière dont les personnages interagissent qui intéresse Jim Jarmusch. Ils sont tous en "vacance". Ce n'est pas qu'ils ont du temps libre pour profiter et faire autre chose que le "traintrain" quotidien imposé par le système dans lequel ils sont, ils ne font tout simplement rien. Ils errent dans leur univers, si restreint qu'il soit, perdus dans leur ego très fort qui leur ferme les ouvertures sur l'extérieur. Ils errent dans ces pays où toutes les villes se ressemblent, dans ces villes sans habitants, dans ces rues sans passants, seuls comme une âme perdue à la recherche de l'autre - quand nous disons je t'aime à quelqu'un, ne demandons-nous pas plutôt : est-ce que tu m'aimes ? Dans vacance, il y a l'idée de vide, de "non occupé". Leur vies sont "non occupées". Ils n'ont de comptes à rendre à personne même pas à eux-mêmes. Ce sont des personnes perdues, qui ont une vue de la vie très réductrice. Ce sont des anti-héros Hollywoodiens. Seuls les personnages de Night on Earth, qui sont chauffeurs de taxi, ont un vrai métier.

Tous ces personnages renfermés sur eux-mêmes vont voyager, quitter quelque chose ou quelqu'un. D'où leur vient, dans leur inactivité, ce besoin de partir ? Comment Jarmusch plonge-t-il ses personnages dans le néant, pour ensuite les pousser hors d'eux-mêmes ? Que quittent-ils et pour aller vers quoi ? Pour accompagner ces personnages en déroute, il y a des femmes. Elles sont omniprésentes. Mais que représentent-elles pour ces hommes sans vies ? Qui sont-elles ? Je prendrais comme base pour les personnages, la triade de Down by Law. Ils sont caractéristiques et me permettront de parler, à travers leur description psychologique, de tous les autres personnages, sans avoir à me répéter.

Les personnages sont donc le sujet principal du film. Ceci implique une technique de montage, de prise de vue et de réalisation bien personnelle au cinéma de Jarmusch. Quels sont ces procédés de narration ? Comment se sert-il du temps ? comment se sert-il de la bande son ? Quels cadres a-t-il choisi pour peindre cette société de fin de siècle ?


Notes

#1 Cahiers du cinéma n°498

#2 C'est un film de Nicolas Ray produit par Wenders

#3 Nicolas Bouvier

#4 Paris, Texas, Alice dans les villes.

#5 Voyage au bout du monde

#6 As American as you are ; Jim Jarmusch and Stranger than Paradise de Richard Linnett (Cinéaste ; New York, 1985)

#7 Jim Jarmusch au festival de Cannes 1999.




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